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Jésus-Christ
Dans la longue liste des révoltés de Dieu, Jésus-Christ occupe un rang qui apparaît à l’analyse comme primordial. Au risque de heurter les sensibilités des croyants comme celles des incroyants, on peut même affirmer que Iesboua ben Iosseph, puisque tel est son nom en hébreu, est le type le plus absolu du révolté de Dieu. Et il est sans aucun doute le personnage qui a marqué le plus profondément et le plus durablement l’histoire de l’humanité.
Pour mener à bien cette enquête sur Jésus, il convient d’accepter deux postulats fondamentaux. Le premier est d’ordre historique : Ieshoua ben Iosseph a réellement existé ; il est né en l’an - 6 et a été crucifié par les Romains dans les années 30 de l’ère chrétienne. On peut l’affirmer malgré le manque d’information sur cette période, qui paraît avoir été « expurgée » de toutes références précises à ce qui s’est passé en Palestine pendant l’occupation romaine[118]. Le deuxième postulat est d’ordre théologique : selon la doctrine officielle de l’Église catholique romaine, des orthodoxes et des Églises réformées, Jésus est à la fois Dieu et Homme, autrement dit il a la toute-puissance divine et la fragilité humaine, ce qui en fait une figure exceptionnelle à tous points de vues[119].
La première constatation est la suivante : on ne sait strictement rien de précis quant à la naissance, à l’enfance et à l’adolescence de Jésus. Le seul évangéliste qui aurait pu en parler est saint Jean, l’apôtre « que Jésus aimait », qui, selon la tradition, a vécu de longues années avec Marie à Éphèse. Par conséquent, il aurait pu avoir recueilli des confidences de la mère du Christ. Mais il est absolument muet sur ce point. Il ne nous présente Jésus qu’à partir du début de son « apostolat ». Cela peut être surprenant, mais c’est ainsi. Seuls, les trois synoptiques s’étendent sur ce sujet, le plus loquace étant saint Luc, secrétaire de saint Paul, qui n’a jamais connu personnellement Jésus et qui semble bien avoir enrichi la jeunesse du Messie d’un fatras de légendes aussi édifiantes que symboliques, en particulier celle de la « Sainte Famille ».
En effet, aucun texte, qu’il soit canonique ou apocryphe, ne parle d’un mariage consommé entre Joseph et Marie. Le récit de Luc lui-même est sans aucune ambiguïté : « Et c’est en ces jours, un édit de César Auguste[120] sort pour recenser tout l’univers. Ce recensement est le premier, Quirinus étant gouverneur de Syrie. Ils vont tous se faire inscrire, chacun dans sa ville. Iosseph monte aussi de Galil[121], de la ville de Nasérèt[122], vers Iehouda[123], vers la ville de David, appelée Beit Léhem. Il est de la maison de David et de son clan. Il se fait recenser avec sa fiancée qui est enceinte[124]. » (Luc, II, 1-5, trad. Chouraqui.)
Les Évangiles canoniques, du moins les textes qui ont été soigneusement expurgés par les Pères de l’Église, sont plutôt embarrassés sur ce sujet et ne donnent guère de détails. Pour en savoir plus, il est indispensable de se référer à certains écrits apocryphes (sans oublier que le mot apocryphe signifie « caché, secret »), en particulier le Protévangile de Jacques, l’Évangile du Pseudo Matthieu et le Livre de la nativité de Marie. Il apparaît alors que Miriâm (Marie), dans son enfance, a été placée, comme d’autres petites filles de son âge, dans le Temple de Jérusalem pour y exercer une activité cultuelle, selon la mode du temps : « Elle faisait en sorte d’être la première aux vigiles, la plus instruite dans la connaissance de Dieu, la plus empressée en charité, la plus pure en chasteté, la plus parfaite en toute vertu. » (Pseudo Matthieu.)
Mais si, à Rome, les vestales passaient leur vie entière dans le Temple, à entretenir le feu sacré, il n’en était pas de même à Jérusalem. On connaît la terreur des Hébreux pour le sang, particulièrement le sang menstruel, avec tous les interdits qui en découlent. Une femme qui a ses règles est non seulement considérée comme impure, mais elle « pollue » littéralement tout ce qui l’environne. Une fois parvenue à sa puberté, une fille ne peut plus assumer le service au Temple puisqu’elle souillerait un lieu saint. Mais qu’en faire ? Elle est en quelque sorte consacrée, et on ne peut pas la renvoyer dans le monde profane sans certaines précautions. La coutume était de confier la jeune fille devenue pubère à un vieillard qui la prenait chez lui, dans sa famille, et qui veillait sur elle. Cependant, dans aucun texte il n’est question d’un mariage et, si l’on comprend bien, il s’agit d’une union « blanche », une sorte d’adoption, la jeune fille devant demeurer vierge toute sa vie. Mais qu’est-ce qu’une « vierge » ?
Le mot est ambigu et a été fort mal compris : sa signification n’est d’ailleurs pas si simple à préciser. « Vierge » est un substantif, employé souvent comme adjectif, qui provient du latin virgo et a été introduit dans la langue courante à partir du terme religieux qui désigne certaines saintes du calendrier chrétien, particulièrement Marie (« la bienheureuse Marie toujours vierge »). En fait, le mot latin ne signifie que « jeune fille », sans autre précision, c’est-à-dire « femme non mariée », mais sans aucune connotation de chasteté. Le sens de « jeune fille physiquement pure » ne peut être rendu en latin que par l’expression virgo intacta. Que se passe-t-il dans d’autres langues ?
Le virgo latin a donné le breton gwerc’h, « jeune fille », et gwerc’hez, « vierge » au sens chrétien du terme, ainsi que le gallois meirch, « jeune fille ». La racine celtique, équivalente en indo-européen à celle qui a donné le latin virgo, est werg, évolué en wraki, dont nous retrouvons les dérivés dans le breton gwreg, « épouse », et le gallois gwraig, « femme ». Un autre dérivé de wraki a été le vieux celtique wrakka, d’où découle le breton actuel grac’h (ou groac’h), « vieille femme » dans le sens péjoratif de « sorcière ». Nous le retrouvons dans le mot gaulois virago qui a été adopté par les Latins avant d’être emprunté tel quel par le français dans le sens de « femme volontaire et acariâtre ». Mais, à l’origine, la racine indo-européenne exprime l’idée d’enfermement. Dans ces conditions, la vierge serait donc une « femme enfermée sur elle-même », ce qui ramène au thème germano-scandinave de Brunhild, la walkyrie – vierge – que Siegfried-Sigurd vient délivrer de son cercle de flammes, ou encore au célèbre motif de la princesse prisonnière dans une tour et que vient sauver un valeureux héros, dans les contes populaires.
Mais la racine werg n’est pas isolée. En grec, elle a donné ergon, « action » ainsi que ses dérivés energeia, « énergie », organon, « instrument, organe », et orgion, « cérémonie religieuse et magique, orgie au sens sacré du terme ». Le concept de base qui prévaut dans tous ces mots est incontestablement celui de force agissante.
En effet, en latin, la force se dit vis (génitif viris) dont le radical est vir-, le même que pour virgo, mais également pour le mot vir qui signifie « homme, mâle, époux ». (fir en gaélique, gour en breton). Il est difficile de ne pas rattacher ces mots à la même racine. Par conséquent, la vierge, d’après l’étymologie, serait en relation étroite avec les idées de force, d’action et de claustration. La vierge est la puissante, la créatrice ou tout au moins la détentrice du pouvoir de création. Et elle n’est pas sous la domination d’un homme, elle est également libre et donc disponible. Elle correspond très exactement à ce qu’entendent les auteurs du Moyen Âge, surtout ceux des romans de la Table ronde, lorsqu’ils emploient le mot pucelle pour désigner une femme qui ne se prive pas de rapports sexuels mais qui n’est pas sous la domination d’un homme. Et cette pucelle peut très bien être mère, il n’y a pas d’incompatibilité. Ainsi, lorsque, sur la croix, Jésus dira à l’apôtre Jean à propos de Marie : voici ta mère, il en fera symboliquement, par extension, la mère de tous les humains, ce qui paraît normal puisqu’elle a déjà été le réceptacle du divin. Alors, étant donné l’imprécision des tentatives qui ont été faites pour définir la notion de « vierge »[125], peu importe qu’elle soit « toujours vierge » au sens physique du terme. L’essentiel est de reconnaître qu’elle est la Mère universelle[126]. Et cela est strictement conforme à la doctrine chrétienne.
Les synoptiques ne disent rien à propos des « fiançailles » de Joseph et de Marie, mais les apocryphes sont plus bavards. Selon ces textes, qui paraissent parfois tenir du conte fantastique ou du traité d’édification, mais qui sont bien souvent le reflet d’une tradition orale, les prêtres convoquent les vieillards veufs d’alentour en leur demandant d’apporter chacun une baguette. Il s’agit tout simplement d’une ordalie, car c’est celui dont la baguette aura reçu un signe de Dieu qui emmènera la jeune fille avec lui. Joseph, qui est charpentier, « ayant jeté sa hache, sortit lui aussi se joindre à eux. Ensemble, ils se rendirent chez le prêtre avec leurs baguettes. » (Protévangile de Jacques.) Le prêtre prie et examine les baguettes, mais aucun signe ne se manifeste. Cependant, c’est de la baguette de Joseph que sort une colombe qui se perche sur la tête du vieillard, selon le Protévangile, et qui vole à travers le Temple avant de disparaître dans les cieux, selon le Pseudo Matthieu.
Cet épisode est à l’origine de nombreuses représentations du « mariage » de Joseph et de Marie, avec comme détail important la baguette qui se met à fleurir. La tradition chrétienne se sert souvent d’images issues du paganisme qui l’a précédée, quitte à les modifier dans un sens plus conforme à la nouvelle idéologie. En l’occurrence, la colombe qui s’échappe (rappel de la colombe de l’arche de Noé) et la verge qui fleurit sont des éléments païens qu’on retrouve à peu près dans tous les récits mythologiques. Mais c’est ainsi. Joseph est donc désigné pour prendre en charge la petite Marie. Mais où les textes sont confus, c’est qu’on ne sait pas très bien discerner si c’est en vue d’un mariage ou simplement dans un but d’adoption.
Quoi qu’il en soit, Joseph, qui ne semble pas être conscient du rôle qu’il doit jouer, se révolte contre le prêtre qui lui donne littéralement Marie : « Je suis un vieillard et j’ai des fils. Pourquoi me donnez-vous cette fillette, ma petite-fille d’après son âge, et qui est même plus jeune que mes propres petits-enfants ? » (Pseudo Matthieu). Et encore : « Joseph protesta, disant : J’ai des fils et je suis un vieillard, tandis qu’elle est une jeune fille. Je serai sans doute la risée des fils d’Israël, » (Protévangile). Rien n’y fait. Mais le Livre de la Nativité précise bien que, si Joseph finit par accepter ce que le destin – ou Dieu lui-même – lui réserve, il se garde bien de vivre avec Marie : « Joseph resta dans la ville de Bethléem pour organiser sa maison, tandis que Marie, la Vierge du Seigneur, retourna à la maison de ses parents en Galilée avec sept autres vierges de son âge et élevées avec elle, qu’elle avait reçues du prêtre[127]. » Le parallèle avec les vestales romaines et avec les énigmatiques vierges de l’île de Sein de la tradition celtique n’en est que plus évident…
On remarquera que, du moins dans ce texte, Joseph réside en Judée et que c’est Miriâm-Marie qui est galiléenne. En tout cas, Marie retourne dans la maison d’Anne et de Joachim, ses parents[128]. C’est là qu’elle va subir la redoutable épreuve que constitue l’Annonciation du fait de l’archange Gabriel, et dont les détails, connus par les évangiles canoniques et tant de fois représentés dans les peintures religieuses, sont plutôt développés chez les apocryphes. Toujours est-il que lorsque Joseph rejoint Marie – ou revient d’un long voyage, selon certains récits –, il tombe des nues quand il s’aperçoit que la jeune vierge qui lui a été confiée est enceinte. Il ne peut que s’écrier : « Quel front lèverai-je vers le Seigneur Dieu ? Quelle prière ferai-je donc à son propos ? Car je l’ai reçue vierge du Temple du Seigneur Dieu et je ne l’ai point gardée. Qui est celui qui m’a trompé ? Qui m’a ravi la vierge et l’a souillée ? Est-ce que l’histoire d’Adam se serait répétée en mon cas ? De même, en effet, qu’Adam était à l’heure de sa prière et que le serpent vint, trouva Ève seule, la séduisit et la souilla[129], de même en est-il arrivé pour moi. » (Protévangile.)
Joseph est rempli de crainte et de honte parce que Marie avait été placée sous sa protection et qu’il était donc responsable de sa conduite. S’il l’avait épousée publiquement selon la Loi et la coutume, personne n’y trouverait rien à redire. Mais ce n’est pas le cas. Il pense un moment à l’expulser, mais en cachette. Puis il est obligé de subir une ordalie en même temps que Marie : ils doivent tous deux boire l’eau d’amertume versée par un prêtre, ordalie réservée à ceux qui sont soupçonnés d’adultère. Mais tous deux se tirent honorablement de l’épreuve. Le grand prêtre conclut l’affaire en disant : « Si le Seigneur Dieu n’a pas rendu manifeste votre faute, moi non plus, je ne vous condamne pas » (Protévangile). Mais on remarquera qu’il considère cependant ce qui est arrivé à Marie comme une faute. La conception et la naissance de Jésus sont donc apparemment une révolte, sinon contre Dieu lui-même, du moins contre la loi divine.
Pouvait-il en être autrement ? Dans la tradition mythologique universelle, les personnages exceptionnels ont toujours une conception et une naissance qui défient les lois humaines et divines. Il suffit de citer le cas de Remus et Romulus, fils d’une vestale romaine qui devait demeurer virgo intacta ; celui de Moïse, vraisemblablement fils de la fille de Pharaon, découvert par cette dernière flottant sur les eaux du Nil, image évidente du fœtus au milieu des eaux maternelles ; celui du barde gallois Taliesin, détenteur de la connaissance suprême, né deux fois et recueilli dans un sac de peau flottant sur la mer[130] ; celui du héros irlandais Cûchulainn, lui aussi né deux fois, produit d’une union incestueuse entre le frère et la sœur[131]… Un héros ou un dieu ne peut jamais voir le jour sans la transgression d’un interdit fondamental.
Sa naissance ne peut pas non plus avoir lieu dans n’importe quelles circonstances. Les apocryphes comme les canoniques, tout au moins Matthieu et Luc, insistent sur le fait que Jésus est né dans un endroit inhabituel, une étable ou une grotte. Le thème de la grotte est bien connu, et c’est par rapport au mythe du dieu solaire phrygien Mithra, né de la roche vierge d’une grotte, que les Pères de l’Église, après de nombreuses controverses, ont fixé la date de Noël dans la nuit du 24 au 25 décembre, qui était précisément la commémoration de la naissance de Mithra[132]. D’où cette série d’images stéréotypées sur la pauvreté, le dénuement et l’humilité de celui qu’on considère comme le fils de Dieu, manifestation discrète et presque anonyme du créateur lui-même.
Quels que soient les enjolivements et les symboles qui parsèment les textes apocryphes et canoniques, voici donc Dieu incarné en Ieshoua ben Iosseph. Selon l’évangile de Luc (II, 8-18), mais également la plupart des apocryphes, les premiers à venir rendre hommage à Jésus sont des bergers, avertis par un ange : ils arrivent dans l’étable (ou la grotte) et se prosternent devant l’enfant. L’évangile de Matthieu (aussi bien que ceux de Marc et Jean) est absolument muet sur cette « adoration des bergers » tant célébrée dans la tradition chrétienne. En revanche, on trouve l’épisode des Rois mages dans l’évangile de Matthieu (II, 1-12), et il est abondamment détaillé dans les apocryphes[133]. Il en est de même pour la « fuite en Égypte », à cause de la menace que fait peser le roi Hérode en voulant éliminer les jeunes enfants de son royaume[134] : seuls en parlent Matthieu et les apocryphes, ces derniers insistant sur des détails qui relèvent du merveilleux. Ainsi, pour abréger le voyage, le jeune enfant Jésus accomplit des miracles : la marche de Joseph, de Marie et de l’âne qui porte Jésus ne dure qu’une journée au lieu de trente. Les fugitifs se retrouvent dans la ville égyptienne de Sohennen[135]. « Et comme ils n’y connaissaient personne chez qui loger, ils entrèrent dans un temple de cette ville d’Égypte appelé le Capitole. Dans ce temple étaient placées trois cent soixante-cinq idoles, auxquelles chaque jour les honneurs divins étaient rendus par un culte sacrilège. Mais aussitôt que Marie entra dans le temple avec son petit enfant, il advint que toutes les statues se renversèrent, et toutes ces idoles, gisant à terre, révélèrent qu’elles n’étaient rien. » (Pseudo Matthieu, II, 22-23.) Et ce miracle provoque la conversion immédiate du roi du pays.
Il ne faut évidemment pas croire à la lettre ces récits où le merveilleux le dispute à la volonté d’édification des néophytes dans un contexte incontestablement primaire. Tout cela a un sens qu’il faut tenter de décrypter malgré les obscurités, les confusions et les lacunes des textes qui nous sont parvenus. Il faut bien admettre que ces épisodes ont été inventés bien après l’époque du Christ, au cours du IIe siècle de notre ère, pour tenter de justifier la doctrine naissante du christianisme et les divers apports qui ont constitué l’ensemble des pratiques rituelles chrétiennes.
En effet, si on analyse les textes et si on compare ces épisodes de l’enfance du Christ avec ce qu’est devenue ensuite la religion chrétienne, on est amené à faire trois constatations essentielles. En premier lieu, la touchante « adoration des bergers » n’est ni plus ni moins que le greffon sur lequel va se développer l’enseignement de Jésus – ou ce que ses disciples en ont fait : c’est l’héritage sémitique de la religion juive traditionnelle, religion pastorale à l’origine, comme on le sait. En deuxième lieu, la non moins célèbre « adoration des Mages » – qui ne sont certes pas des rois ! – représente tout l’apport de la religion iranienne, le mazdéisme en particulier[136], d’origine nettement indo-européenne puisque la Perse était peuplée par des Sarmates, des Mèdes et des Scythes. Enfin, la « fuite en Égypte » est la reconnaissance de tout ce que doit le christianisme naissant aux doctrines ésotériques qui fleurissaient dans une Égypte hellénistique et alexandrine.
Cependant, après la mort d’Hérode le Grand, Joseph, Marie et Jésus reviennent en Galilée, toujours accompagnés, si l’on en croit le Pseudo Matthieu, par l’un des fils de Joseph, Jacques, que Jésus désignera plus tard comme son successeur à Jérusalem. Alors, dans le récit des « enfances » de Jésus, tout devient confus. L’évangile de Luc fait de l’Enfant Jésus un modèle de sagesse, de vertu et d’obéissance dans le cadre de la « Sainte Famille », mais la vision qu’en donnent les apocryphes est quelque peu différente. Jésus y apparaît non pas comme un « petit ange » mais comme un enfant têtu, révolté contre la société, parfois d’une incroyable violence, mais doué d’une intelligence déroutante pour son entourage.
Ainsi, un jour de sabbat, Jésus creuse une sorte de canal où il fait couler l’eau d’un ruisseau, prend de l’argile et en façonne des oiseaux. Un Pharisien qui passe par là lui reproche de se livrer à cette activité prohibée pendant le sabbat et va se plaindre à Joseph. Celui-ci le réprimande : avec insolence, Jésus fait envoler les oiseaux auxquels il a donné vie. Mais le fils d’un scribe se trouve là, et voulant manifester sa réprobation, « prenant une branche de saule, il fit s’écouler les eaux que Jésus avait rassemblées et assécha les flaques ». Jésus se met en colère et dit au scribe : « Que ton rejeton soit sans racine et que ton fruit devienne aride comme une branche arrachée par le vent. » « Et aussitôt, cet enfant se dessécha. » (Histoire de l’enfance, II, III.) « Une autre fois, Jésus marchait avec son père, et un enfant, en courant, lui heurta l’épaule. Et Jésus lui dit : Tu ne continueras pas ton chemin ! Et aussitôt l’enfant tomba mort. » (Ibid., IV.) De plus, l’enfant affiche un mépris total pour les maîtres auxquels on le confie. L’un de ceux-ci, Zachée, lui demande de réciter l’alphabet. Jésus refuse de répondre. Le maître le frappe sur la tête. Alors Jésus lui dit : « Si on frappe une enclume, c’est ce qui la frappe qui reçoit le coup le plus dur. Je peux te dire que tu parles comme un airain qui retentit et une cloche qui résonne, qui ne peut pas parler, et n’a ni science ni sagesse. » (Ibid., VI)
Ce n’est certes pas l’image stéréotypée du « bon Jésus » telle qu’elle a été répandue au cours des siècles et particulièrement dans ce qu’on appelle les « saint-sulpiceries ». Mais les existants humains ne sont ni bons, ni mauvais : ils sont les deux. Cette violence de Jésus ne l’empêche nullement d’accomplir des miracles en faveur de ceux qui le méritent. Ainsi, « un jour que Jésus était en train de jouer sur le toit avec des enfants, un des enfants tomba et mourut. À cette vue les enfants s’enfuirent. Et Jésus resta seul ». Bien entendu les parents de l’enfant mort, connaissant son caractère colérique, l’accusent d’avoir poussé son camarade. Mais Jésus descend près du mort et lui dit : « Zénon, est-ce que c’est moi qui t’ai fait tomber ? » À ces mots, l’enfant se lève et répond : Non, mon Seigneur. » (Ibid., IX) Quant au récit connu sous le titre de Vie de Jésus en arabe, il abonde en anecdotes qui présentent Jésus enfant guérissant des incurables, ressuscitant des morts et chassant des démons, mais n’oubliant jamais de tenir tête aux scribes et aux prêtres qu’il accuse de ne rien savoir et de tromper le peuple. Son attitude, telle qu’elle est présentée dans ces textes apocryphes, est toujours celle d’un révolté, à la fois contre l’ordre établi, contre certaines coutumes, et finalement contre la vision habituelle que le peuple juif a de Dieu, autrement dit le « ce qui va de soi ».
On en a un exemple dans les évangiles canoniques de Matthieu et de Luc, avec l’épisode bien connu de « Jésus au milieu des docteurs ». Là, Jésus ignore superbement ses parents qui le cherchent désespérément et il exprime sa sagesse profonde devant les tenants de l’orthodoxie hébraïque. Il affiche des idées qui ne sont guère conformes à celles qui avaient cours à son époque et se présente réellement comme un théologien révolutionnaire. D’où tient-il cette révolte ? La question est sans objet si l’on admet que cet enfant est réellement Dieu incarné.
Mais les évangiles canoniques se font également l’écho de la violence de Jésus dans certains épisodes qui, pour avoir été édulcorés, n’en sont pas moins révélateurs de son caractère intransigeant. Le plus connu est celui où Jésus, envahi par une indicible colère, chasse les marchands du Temple : « Entrant dans le Temple, Jésus se mit à chasser ceux qui achetaient et vendaient dans le Temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes et il ne laissait personne traverser le Temple en portant quoi que ce soit. » Et il s’écrie : « Ma maison sera appelée Maison de Prière pour toutes les nations. Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » (Marc, XI, 15-17 T. O. B.)
Le récit de Jean est encore plus explicite : « La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. Il trouva dans le Temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés. Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; et il dit aux marchands de colombes : ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » (Jean, II, 13-16, T. O. B.) Et comme les juifs, profondément choqués, lui demandent de quel droit il fait cela, il leur répond : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai. » (II, 19.) Les juifs objectent alors par une interrogation qui laisse passer leur embarras : « Il a fallu quarante-six ans pour construire ce Temple et toi, tu le relèverais en trois jours. » (II, 20.)
Il y a évidemment une allusion à sa résurrection dans les paroles de Jésus, d’où l’incompréhension de ses interlocuteurs. Mais il ne suffit pas de prendre à la lettre cette anecdote qui, de toute façon, sera de nature à confirmer les Juifs traditionalistes dans leur volonté d’éliminer Jésus comme fauteur de troubles, sacrilège et, comme on le dit vulgairement, empêcheur de tourner en rond. C’est pourtant bien le cas. Jésus annonce froidement qu’il va détruire la religion juive et en mettre une autre à la place. C’est une attitude de révolte absolue qui ne peut être niée.
Mais il y a encore mieux dans l’expression de cette révolte : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère ; on aura pour ennemis les gens de sa maison. » (Matthieu, X, 34-36, T. O. B.) Et l’évangile de Luc renchérit sur ce thème : « Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère. » (Luc, XII, 51-53, T. O. B.) Charmant programme ! On ne peut pas mieux exprimer le trouble et la violence que de tels propos suscitent. Assurément la révolte couve contre un « ce qui va de soi » établi depuis toujours, soi-disant inspiré par Dieu lui-même, et surtout édicté par ceux qui s’arrogent le droit de parler en son nom. Et cette révolte n’est pas près de s’éteindre. D’ailleurs Jésus dit encore : « C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé ! » (Luc, XII, 49, T. O. B.)
Mais pour ce qui est de la violence du « bon Jésus » des « bonnes sœurs » et des sermons lénifiants, il y a encore bien pire. Cela n’est exprimé que chez un seul des évangélistes canoniques, Luc (XIX, 27) : « quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence » (trad. Bible de Jérusalem). Cette exhortation, qui est un ordre, se trouve placée à la fin de la « parabole des mines », qui semble un doublet de la « parabole des dix talents », la plus connue, à la fin de laquelle on fait dire à Jésus au sujet du serviteur qui a enterré son talent : « Jetez-le dehors dans les ténèbres : là seront les pleurs et les grincements de dents. » (Matthieu, XXV, 30.) Que vient donc faire cette conclusion perdue à la fin d’une parabole avec laquelle elle semble n’avoir aucun rapport ? Les exégètes du Nouveau Testament sont muets sur ce point, tellement elle est embarrassante et tellement elle paraît contraire à la doctrine chrétienne du pardon envers ses ennemis et de l’amour universel des êtres et des choses. Mais le texte existe, et il est redoutable. On peut y discerner ce qui caractérisera plus tard le christianisme intolérant, agressif et cruel qui a motivé les croisades (« Tuez les infidèles, et si vous mourez vous-mêmes, vous entrerez immédiatement dans le royaume des Cieux ! »), la lutte contre les cathares (« Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens ! »), l’Inquisition avec ses bûchers et ses tortures, ainsi que les atrocités de la Saint-Barthélemy. Et que dire du fanatisme islamiste contemporain, conséquence d’une lecture fondamentaliste du Coran et d’une interprétation à la lettre de ce qu’on appelle abusivement la « guerre sainte » ?
Est-ce que les paroles de Jésus appartenaient réellement à la tradition juive ? La question se pose. En interprétant les fables évangéliques, on peut mettre en évidence les influences iraniennes (les Mages) et les influences égyptiennes (la fuite en Égypte) qui se sont mêlées au fonds proprement hébraïque (l’adoration des bergers), pour tenter d’expliquer ou de justifier les dissonances contenues dans les écrits néo-testamentaires. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut y ajouter que la doctrine chrétienne a surgi lentement à partir d’une maturation opérée en grande partie par saint Paul, autrement dit Saul de Tarse, juif de culture grecque et citoyen romain. L’apport de la philosophie grecque, notamment des néo-platoniciens, est essentiel, ainsi que celui des diverses religions à mystères qui se sont développées à l’époque hellénistique et qui ont perduré sous l’Empire romain. Il y a là une incroyable synthèse, pour ne pas dire un syncrétisme, qui s’est étendue ensuite vers un Occident déjà marqué par l’empreinte de la religion celtique druidique.
On est en droit d’émettre des hypothèses. Étant donné qu’une longue période de la vie de Jésus, située entre sa quinzième année et le moment où il reçoit le « baptême » dispensé par Jean le Précurseur, n’a jamais été prise en compte par les évangélistes, ni par les auteurs de récits apocryphes, les spéculations sont allées bon train. Sans aucune preuve, et même sans la moindre présomption, on a pu prétendre que Ieshoua ben Iosseph était allé en Inde et avait reçu l’initiation brahmanique[137]. On ne voit pas pourquoi il n’aurait pas fait ce voyage vers l’Orient sur les traces du conquérant Alexandre le Grand. Cela reste dans le domaine des possibilités. Mais rien, absolument rien, ne vient confirmer cette thèse. De même, une tradition tenace de l’Angleterre du Sud-Ouest, en Cornwall, Devon et Somerset, tradition appuyée par l’Église anglicane, prétend que Jésus, neveu ou petit-neveu de Joseph d’Arimathie, serait venu dans cette région et aurait eu des contacts avec les druides qui tenaient encore un haut rang à cette époque.
Cette thèse n’a aucun fondement historique ni même évangélique, mais elle s’appuie d’une part sur deux textes apocryphes – de tendance gnostique – l’Évangile de Nicodème et les Actes de Pilate, d’autre part sur la légende arthurienne d’origine celtique et localisée effectivement autour de la baie qui sépare les côtes de Cornwall du Pays de Galles.
Selon cette tradition, incontrôlable mais encore vivante, c’est au cours de ce voyage que Jésus aurait maturé sa pensée didactique auprès des druides et aurait pu ainsi livrer des « visions » en rupture complète avec l’idéologie de l’époque. En effet, les autorités religieuses juives refusaient tout ce qui pouvait porter atteinte au statu quo de leurs fonctions, tous hommes honorables qu’ils étaient, Sadducéens ou Pharisiens, membres du Sanhédrîn, zélés collaborateurs de l’Empire romain.
De toute évidence, les paroles de Jésus dépassent de loin ce qu’attendait un auditoire juif conventionnel. Quand il dit à ses disciples d’aller enseigner toutes les nations, il fait fi de l’exception juive : il s’adresse à l’ensemble des peuples du monde, et cela, les Juifs ne lui pardonneront pas, eux qui se croient les seuls dépositaires du message divin. Le complot des élites juives alliées aux forces romaines d’occupation prend forme, dès le début de la prédication de Jésus.
Pendant des siècles, le peuple hébreu a été dépositaire du « message ». Mais l’a-t-il répandu autour de lui ? Non. Les Hébreux se sont enfermés sur eux-mêmes et ont cru qu’ils étaient les seuls à détenir ce message alors qu’ils avaient la mission de le répandre autour d’eux. Les coutumes hébraïques, notamment l’endogamie et le lévirat, en sont une preuve évidente. Certes, cela a permis aux Hébreux, puis aux Juifs de la diaspora, de conserver leur identité. Mais à quel prix ? Si l’on en croit les évangiles canoniques, Jésus se dresse en face d’eux et les défie avec la violence qui lui est coutumière, considérant qu’ils ont trahi. Et Jésus n’est pas tendre dans ses paroles : « Vous annulez la parole d’Élohîm à cause de votre tradition. Hypocrites ! il a bien été inspiré par vous Iesha’you [Isaïe], en disant : ce peuple me glorifie de ses lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Ils me rendent un culte vain. Les enseignements qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Matthieu, XV, 6-9, trad. Chouraqui)
Ici se marque la révolte de Jésus contre Dieu, plus exactement contre l’idée que les humains, et en particulier les juifs de son époque, se font de Dieu, sous quelque nom qu’on le présente. Et c’est dans l’évangile de Matthieu que ses diatribes sont les plus virulentes, les plus féroces, les plus révoltées, et finalement les plus anticléricales qui soient :
« Sur le siège de Moïse siègent les Sopherîm [les “Scribes”] et les Peroushîm [les “Pharisiens”]. Donc, tout ce qu’ils vous disent, faites-le et gardez-le. Seulement ne faites pas selon leurs œuvres. Oui, ils disent et ne font pas, ils lient des charges lourdes et les imposent sur les épaules des hommes ; mais eux-mêmes ne veulent pas les mouvoir de leur doigt. Ils font toutes leurs œuvres pour être remarqués par les hommes. Oui, ils gonflent leurs tephilîn [phylactères, petites boîtes renfermant les paroles essentielles de la Loi], ils rallongent leurs tsitsît [franges, houppes attachées aux coins du manteau] ; ils aiment la première place dans les dîners, les premières stalles dans les synagogues, les salutations dans les marchés, et à être appelés par les hommes Rabbi [“maître”] […] Vous dévorez les maisons des veuves et vous prolongez la prière pour l’apparence. […] Hypocrites ! vous qui dîmez la menthe, le fenouil, le cumin ; mais vous laissez le plus grave de la Tora : la justice, la merci, l’adhérence. Il faut faire ceci sans laisser cela, guides aveugles qui filtrez le moucheron et avalez le chameau. […] Hypocrites ! vous ressemblez à des tombes chaulées [“sépulcres blanchis”] qui au-dehors semblent belles, mais qui, au-dedans, sont pleines d’ossements de morts et de contaminations. […] Serpents, engeance de vipères, comment échapperez-vous au jugement, à la Géhenne ? » (Matthieu, XXIII, 2-27, trad. Chouraqui.)
Ces invectives contre la classe sacerdotale que Jésus côtoie sans cesse et à laquelle il s’en prend avec une indignation rageuse, n’empêchent nullement Jésus d’être également aux prises avec lui-même. S’il est Dieu, il est aussi homme. Le voici donc au désert pour une période de jeûne et de méditation. L’évangile de Marc est très court sur cet événement. Jean l’ignore complètement. Le récit complet se trouve seulement dans les évangiles de Matthieu et de Luc, ainsi que dans l’apocryphe Vie de Jésus en arabe. « Ieshoua, rempli par le souffle sacré, revient du Iarden [= Jourdain]. Il est conduit dans un souffle au désert, quarante jours, éprouvé par le diable. Il ne mange rien pendant ces jours. Quand ils sont terminés, il a faim[138]. Le diable lui dit : si tu es Ben Élohîm [le Fils de Dieu], dis à cette pierre de devenir du pain. Ieshoua lui répond : c’est écrit, l’homme ne vit pas seulement de pain. Et le conduisant en haut, il [le diable] lui montre en un rien de temps tous les royaumes de l’univers. Le diable lui dit : Je te donnerai toute autorité sur eux et leur gloire. Oui, elle m’a été livrée et je la donne à qui je veux. Pour toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle sera à toi toute. Ieshoua répond et lui dit : c’est écrit, prosterne-toi en face de Iahvé-Adonaï, ton Élohîm. Sers-le, lui seul ! Il [le diable] le conduit à Ieroushalaîm [Jérusalem], il le met au faîte du sanctuaire ; il lui dit : Si tu es Ben Élohîm, jette-toi d’ici en bas. C’est écrit. Il [Élohîm] prescrit à ses messagers [anges] qu’ils te gardent. Et, sur leurs mains, ils te soulèveront, pour que ton pied ne heurte pas une pierre. Ieshoua répond et lui dit : Il est dit, n’éprouve pas Iahvé-Adonaï, ton Élohîm. Ayant épuisé toute épreuve, le diable s’écarte jusqu’au temps fixé[139]. » (Luc, IV, 1-13, trad. Chouraqui.)
Ce récit de la tentation du Christ doit être lu avec discernement, car sa valeur est symbolique. Jésus se retire au désert pour jeûner, ce qui ne signifie pas sa présence matérielle dans un endroit désertique : il s’agit essentiellement d’un repli sur soi-même, n’importe où, pour faire le vide, pour retrouver ce que la philosophie bouddhiste appelle la « vacuité », c’est-à-dire la faculté de recevoir l’illumination divine – et malheureusement, parfois, l’inspiration satanique – puisque rien n’est fondamentalement bon ou mauvais. C’est une technique bien connue à toutes les époques, sous tous les climats et dans toutes les civilisations. Cette vacuité, Jésus la recherche ardemment car, en tant qu’humain, il ne sait pas encore très bien quelle est la part du divin en lui. D’où l’épreuve du désert et du jeûne qu’il s’impose volontairement comme le ferait n’importe quel prétendant à une connaissance supérieure.
Il est évident que le « diable » dont il est question dans ce récit n’est pas un personnage réel qui lui serait apparu pour le tenter. C’est tout simplement une projection de Jésus lui-même, son côté noir en tant qu’humain. Le jeûne et le séjour au désert lui permettent de sortir cette composante noire de sa personne, tant physique que psychique. On assiste alors à un débat entre la volonté de Jésus d’accomplir sa mission jusqu’au bout, avec toutes les souffrances que cela suppose, et une solution de facilité qui consisterait à dire : « puisque je suis Dieu, je peux faire tout ce que je veux ». Le moment crucial est celui où, toujours symboliquement, il se trouve en haut du Temple : nouveau Nemrod, il peut devenir le maître du monde en se prosternant devant Satan, son double noir, communément appelé le « Prince de ce monde ». Mais Jésus comprend alors quelle est la vanité de Satan, il le voit dans toute sa réalité[140] et il le chasse par la fameuse formule exorciste du « vade retro Satanas ! » tant de fois reprise dans la tradition et le rituel de l’Église romaine.
Désormais, sa nature humaine purifiée par l’épreuve, Jésus peut accomplir sa mission, tout en sachant qu’elle le conduira inéluctablement au supplice de la croix. Et cela parce qu’il est un révolté de Dieu. Tout au long de ses pérégrinations, ponctuées par des événements divers, y compris par des fuites, il va accumuler les preuves de sa révolte et ainsi alimenter la haine de tous ceux qu’il dérange, aussi bien les Juifs traditionalistes que les occupants romains. Il prêche et opère des guérisons même le jour du sabbat, ce qui apparaît proprement scandaleux. Il discute avec les théologiens juifs qui le guettent patiemment et l’accusent ouvertement de blasphémer. Il fréquente des gens qui sont considérés comme indignes par la bonne société juive, des pécheurs, des gens de rien, des femmes de mauvaise vie, des Samaritains honnis par les Judéens aussi bien que par les Galiléens. Et son enseignement, il le précise bien, s’adresse à tous les peuples et non pas seulement au peuple élu. Cela, on ne lui pardonne pas.
En plus, il y a ses rapports avec les femmes. La société hébraïque traditionnelle est patriarcale, pour ne pas dire « paternaliste », car les contemporains de Jésus ont oublié qu’on est juif par sa mère et non pas par son père. Ils ont oublié également le rôle des femmes dans l’histoire des Hébreux, qu’elles soient de haut rang ou de basse classe. Jésus ne fait aucune différence entre les hommes et les femmes : ce sont des existants humains, ses frères et ses sœurs. La seule doctrine qu’il ait vraiment répandue au cours de sa vie publique, c’est celle de l’Amour : « Aime Dieu et ton prochain comme toi-même. » Tout est dit dans cette formule. Et lorsqu’on l’accuse de mépriser ou de contourner la Loi, Jésus répond qu’il n’est pas venu pour détruire la Loi (sous-entendu mosaïque) mais pour l’accomplir. Cela prouve d’ailleurs qu’à son époque, cette Loi était tenue en désuétude et se desséchait à force d’être prise à la lettre dans des interprétations sclérosantes dues à un conformisme quotidien.
Il en est ainsi dans l’épisode bien connu de la femme adultère. À l’origine, c’est un piège que tendent les scribes et les Pharisiens à Jésus. Ils lui amènent une femme surprise en flagrant délit d’adultère, lui disant fielleusement : « Dans la Tora, Moshé nous a prescrit de lapider celles-là. Toi, donc, qu’en dis-tu ? » Mais Jésus évite le piège en se moquant ouvertement de ceux qui veulent l’éprouver. Il ne répond pas, se contentant de se pencher et de tracer des signes sur le sable et la terre. « Ils demeurent à le questionner. Il se redresse et leur dit : Celui d’entre vous qui est sans faute, qu’il lui jette en premier une pierre sur elle. Il se penche à nouveau et il écrit à terre. Eux entendent et sortent, un à un, commençant par les plus vieux. Ieshoua demeure seul, et la femme est au milieu. Ieshoua se redresse et lui dit : Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? Elle dit : pas un, Adôn [Seigneur] ! Alors Ieshoua lui dit : Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne faute plus. » (Jean, VIII, 7-11, trad. Chouraqui.)
Une telle attitude en face de la Loi a de quoi dérouter et, de fait, les « tentateurs » de Jésus abandonnent le terrain faute de pouvoir lui opposer la moindre objection, ce qui ne les empêchera pas de fomenter un complot contre lui dans l’ombre propice du « ce qui va de soi ». Certes, la Loi est formelle : « L’homme qui adultère avec la femme d’un homme, qui adultère avec la femme de son compagnon, est mis à mort, lui, l’adultère, avec elle, l’adultère. » (Lévitique, XX, 10.) Ou encore : « Quand un homme sera trouvé en couchant avec une femme mariée à un mari, les deux meurent, l’homme couchant avec la femme et la femme aussi. » (Deutéronome, XXII, 22.) On remarquera en passant que, dans le texte évangélique, on présente à Jésus la femme adultère, et non pas l’homme. Serait-il tout permis à l’homme, cela en dépit de toutes les prescriptions de la Tora ? Après tout, l’Ancien Testament est rempli d’adultères, volontaires ou non, de la part de l’homme, comme en témoignent l’histoire de Jacob marié avec Rachel et retrouvant Léa dans son lit, et celle du « saint » roi David, amant de Bethsabée dont il s’arrange pour faire tuer le mari, sans parler de ses trois cent soixante-cinq concubines ! Et que dire de Tamar, déguisée en prostituée afin de coucher avec son beau-père Juda, ou de l’unique rescapée de Jéricho, la prostituée qui a permis aux Hébreux de conquérir la ville et d’en massacrer tous les habitants ? Décidément, les catholiques avaient raison d’interdire la lecture de la Bible en français : les textes contredisent formellement les principes essentiels de la morale diffusés par l’Église.
L’ensemble de la Bible hébraïque, une fois étudiée in extenso (et non pas par fragments soigneusement choisis et séparés de leur contexte), est en effet une suite ininterrompues d’épisodes immondes et toujours scandaleux où, malgré les remontrances et les menaces de Yahvé, se manifeste une révolte permanente contre Dieu et tous ses préceptes. Et il faut bien admettre que l’Église romaine, soi-disant héritière de la pensée christique, n’a pas fait mieux. Mais il ne faut surtout pas que cela se sache.
Ainsi en est-il du rôle de la femme dans les évangiles. Ce rôle a été minimisé sinon éliminé par les Pères de l’Église qui se sont arrogé le droit d’inventaire sur la tradition. On connaît la réaction dégoûtée du pieux Tertullien (160-240), par ailleurs adepte de l’hérésie montaniste, mais néanmoins « docteur de l’Église », qui déclarait sérieusement (bien qu’il fût marié et père de famille) que nascimur inter urinam et faeces, c’est-à-dire, vulgairement traduit, que « nous naissons entre la pisse et la merde ». C’est une réalité. Mais elle est biologique et nous n’y pouvons rien. Pourquoi, dans ces conditions, considérer la femme comme le « péché » par excellence ? Les Pères de l’Église ont tout fait pour rabaisser la femme, pour la diaboliser, et ils ont soigneusement expurgé les évangiles de tout ce qui pouvait montrer le rapport privilégié entre Jésus et la femme. Cependant, ils n’ont pas pu tout gommer, comme en témoigne ce passage de l’évangile de Luc : « Et il advint qu’il [Jésus] cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens. » (Luc, VIII, 1-3, trad. Bible de Jérusalem.)
Nous y voilà. Non seulement l’on apprend que Jésus, lors de ses errances et de ses prédications, était entouré de femmes, mais on comprend beaucoup mieux comment vivait cette troupe d’illuminés qui parcourait la Palestine vers l’an 30 de notre ère, en annonçant un Royaume de Dieu qui n’était pas de ce monde, contrairement à ce qu’escomptaient les Juifs, y compris certains disciples, qui voyaient en Jésus un roi rétablissant l’hégémonie hébraïque sur la terre promise.
Une première constatation s’impose : Jésus et sa troupe ne pouvaient pas vivre de l’air du temps. Il n’est jamais question de mendicité dans les évangiles. Jésus était reçu chez les bourgeois de son temps. Il était lui-même membre de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « bonne société », y compris celle des Pharisiens qu’il décriait pourtant avec virulence. Jésus et sa troupe de disciples avaient beau parcourir les routes de la Palestine, ils n’étaient pas des va-nu-pieds au sens de « vagabonds » bien qu’ils marchassent pieds nus, ce qui explique l’importance du « lavement des pieds » dans les rites hospitaliers. La troupe de Jésus n’était pas une cohorte anarchique de doux rêveurs et de purs esprits, comme l’imagerie populaire – et officielle de l’Église romaine – le fait croire : il y avait une organisation très sérieuse. Preuve en est, le rôle de Judas, qui était trésorier du groupe. Il fallait de l’argent pour subvenir aux besoins quotidiens indispensables, tant pour la nourriture que pour l’hébergement. Il y avait donc des « sponsors ». Et l’évangile de Luc est précis sur l’identité de ces « sponsors » : les femmes qui les assistaient de leurs biens.
Donc Jésus n’avait pas autour de lui que douze disciples hommes. Il avait aussi des femmes. Ce détail, trop souvent ignoré ou volontairement passé sous silence, a son importance. Il ne s’agit pas ici des « Saintes Femmes » qu’on présente au pied de la croix, il s’agit des femmes qui ont suivi Jésus dans ses prédications et qui ont été à la fois ses disciples et ses bienfaitrices. Parmi elles, c’est le personnage de Miriâm la Magalît, plus connue sous les noms de « Magdaléenne », « Marie-Madeleine » et « Marie de Magdala » qui se détache nettement et pose des problèmes d’interprétation fort complexes.
Qui est donc cette femme qui semble avoir joué un rôle primordial dans la vie de Jésus ? Il faut bien reconnaître que tout est confus à son sujet et que les rédacteurs, transcripteurs et censeurs des textes canoniques ont tout fait pour l’occulter, car sa présence auprès de Jésus dérangeait l’image qu’on voulait imposer d’un Christ pur esprit et insensible aux tentations de la chair. Mais le fait est là : la première personne à qui Jésus ressuscité se manifeste n’est pas l’un de ses apôtres hommes, c’est Marie de Magdala (Jean, XX, 11-17). Ce n’est certainement pas par hasard.
Mais c’est là où s’installe la controverse, car la Magdaléenne demeure bien mystérieuse et, si l’on prend les textes à la lettre, c’est une triple Marie[141] : il y a d’abord la « pécheresse » repentie, ensuite la Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, et enfin Marie de Magdala, qui se trouve au pied de la croix et est le premier témoin de la résurrection du Christ. Il faut remarquer d’ailleurs qu’il n’est aucunement question de ce personnage dans les apocryphes et que toute la tradition qui s’est développée au cours des siècles a pour base absolue l’évangile de Jean, appuyé, en certains points, par les synoptiques (et donc entièrement dans les écrits canoniques). Mais tout est confus et mélangé, et l’on ne peut même pas se fier à un quelconque point de repère chronologique puisque les rédacteurs évangéliques ne sont pas d’accord entre eux pour situer l’épisode dans un même temps.
Sur cette délicate question, il faut tout reprendre à la base, c’est-à-dire analyser les textes, en partant de celui qui est considéré, sans doute à juste titre, comme le plus anciennement transcrit, l’évangile de Matthieu, jusqu’à celui de Jean en passant par Marc et Luc. Le pivot de cette histoire, que les quatre évangélistes rapportent de la même façon (à quelques variantes près, notamment à propos de Marie de Magdala), est la présence des « Saintes Femmes » d’abord à proximité de la croix (mais pas forcément à son pied), puis devant le tombeau où Joseph d’Arimathie (« un homme riche de Ramataïm » selon Matthieu, XXVII, 57) a enseveli Jésus. Trois femmes se trouvaient là : Marie de Magdala, une autre Marie, mère de Jacques le Mineur (et non pas le frère de Jésus) et une certaine Salomé, mère des fils de Zébédée (Zabdi).
Penchons-nous sur les récits concernant la manifestation de Jésus ressuscité au matin du troisième jour :
« Après le Sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre. Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’Ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre[142] et s’assit dessus. Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige. Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes[143] furent bouleversés et devinrent comme morts. Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait. » (Matthieu, XXVIII, 1-6, T. O. B.)
« Quand le Sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l’embaumer[144]. Et, de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé. Elles se disaient entre elles : qui nous roulera la pierre de l’entrée du tombeau ? Et levant les yeux, elles voient que la pierre était roulée ; or, elle était très grande. Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur. Mais il leur dit : ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ; voyez l’endroit où on l’avait déposé. […] Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. […] Ressuscité le matin du premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons. » (Marc, XVI, 1-9, T. O. B.)
« Les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée suivirent Joseph ; elles regardèrent le tombeau et comment son corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Durant le Sabbat, elles observèrent le repos selon le commandement et, le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent à la tombe en portant les aromates qu’elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du seigneur Jésus. Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. Saisies de crainte, elles baissaient leur visage vers la terre quand ils leur dirent : Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici mais il est ressuscité […]. Elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. C’étaient Marie de Magdala et Jeanne[145] et Marie de Jacques ; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres. Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne crurent pas ces femmes. » (Luc, XXIII, 55-56 et XXIV, 1-11, T. O. B.)
Tout se complique dans l’évangile de Jean : « Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. » (Jean, XX, 1.) Elle court prévenir Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, c’est-à-dire l’apôtre Jean. Ceux-ci se précipitent. Mais Jean n’entre pas dans le tombeau. On ne peut expliquer cette attitude de Jean que par une seule chose : il était prêtre et, d’après la loi mosaïque, un prêtre ne pouvait approcher un mort sans se souiller. Mais tous constatent que le tombeau est vide. Simon-Pierre, Jean et un autre disciple qui n’est pas nommé rentrent chez eux, l’esprit remué par cette révélation, mais ne sachant pas encore très bien à quoi attribuer la disparition du corps de Jésus. C’est alors que la Magdaléenne va jouer un rôle de premier plan.
« Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant, elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis. Tout en parlant, elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre. Jésus lui dit : Marie. Elle se retourna et lui dit en hébreu : rabbouni, ce qui signifie maître[146]. Jésus lui dit : « Ne me retiens pas[147] ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père. » (Jean, XX, 11-17, T. O. B.)
Cet épisode a le mérite de montrer le rapport particulier que Jésus entretient avec Marie de Magdala, et il a alimenté bien des suppositions : Marie de Magdala était-elle la compagne, voire l’épouse de Jésus ? Une tenace tradition localisée dans le sud de la France, notamment à Rennes-le-Château, suggère que Jésus et la Magdaléenne auraient eu des descendants, et parmi ceux-ci les « Rois chevelus », c’est-à-dire les Mérovingiens[148]. Ce sont évidemment des hypothèses invérifiables mais dans l’absolu, elles n’ont rien d’invraisemblable, même si elles débouchent parfois sur de véritables délires. Il faut bien reconnaître que le culte de Marie-Madeleine s’est fortement localisé en France, notamment aux Saintes-Maries-de-la-Mer, dans le massif de la Sainte-Baume, à Vézelay et, bien entendu, à Rennes-le-Château[149]. On suppose, en tous ces endroits, que la Magdaléenne y a résidé un certain temps.
Mais qui est exactement la Magdaléenne ? Est-ce Marie de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare ? « Il y avait un homme malade ; c’était Lazare[150] de Béthanie[151], le village de Marie et de sa sœur Marthe. Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux ; c’était son frère Lazare qui était malade. » (Jean, XI, 1-2.) Or, cette histoire d’onction est fort confuse dans les textes, et seul l’évangile de Luc décrit une scène antérieure où intervient une « pécheresse » qui pratique cette sorte de rituel sur Jésus : « Un Pharisien l’invita à manger avec lui ; il entra dans la maison et se mit à table. Survint une femme de la ville qui était pécheresse ; elle avait appris qu’il était à table dans la maison du Pharisien. Apportant un flacon de parfum en albâtre et se plaçant par derrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus[152], elle se mit à baigner ses pieds de larmes ; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum. » (Luc, VII, 36-38.) La scène est pour le moins insolite, d’autant plus que la femme, ici anonyme, est une « pécheresse ».
Il faut s’interroger sur le terme « pécheresse » que Chouraqui traduit d’ailleurs par « fauteuse ». Incontestablement, c’est l’équivalent non pas de « femme adultère » mais de « prostituée ». Or, dans la tradition hébraïque, la « prostitution » n’a strictement rien de comparable avec ce qu’on entend actuellement par ce mot : se prostituer, pour les Hébreux et pour les Juifs du temps de Jésus, c’est sacrifier aux « faux dieux » du pays de Canaan, et particulièrement à la « Déesse Mère » dont le culte était très répandu au Proche-Orient, non seulement à Éphèse, sanctuaire principal de cette religion, mais dans de nombreuses localités, et probablement à Magdala, en Galilée, le pays d’origine de cette mystérieuse Marie. De là à imaginer que la « pécheresse » – qui, selon Jean, est la même que Marie de Béthanie – était une prêtresse du culte de la Déesse Mère, il n’y a qu’un pas facile à franchir.
C’est le fameux épisode de l’onction de Béthanie (décrit chez Matthieu, Marc et Jean, mais absent chez Luc, où il est remplacé par celui de la « pécheresse ») qui peut fournir un peu de lumière sur ce point : « Six jours avant la fête de Pèssah [la Pâque juive], Ieshoua vient à Beit-Hananyah [Béthanie], où est Éléazar qu’il a réveillé des morts. Là, ils lui font donc un dîner. Marta sert ; Éléazar est un de ceux qui sont à table avec lui. Miriâm prend donc un parfum, une livre de nard pur et de grand prix. Elle en enduit les pieds de Ieshoua et les essuie de ses cheveux. La maison se remplit des effluves du parfum » (Jean, XII, 1-3, trad. Chouraqui). On ne peut que mettre en parallèle un épisode de l’évangile de Luc : « Une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui de m’aider. Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée » (Luc, X, 38-42, T. O. B.)
Le texte est précis : Marie a choisi la meilleure part. Il n’est donc pas étonnant que ce soit à elle que Jésus s’est manifesté, avant tous les autres, après sa résurrection. Et peu importe si la fameuse « onction » a eu lieu chez Lazare, d’après Jean, chez un Pharisien anonyme d’après Luc, ou chez un certain Simon le Lépreux, selon Marc et Matthieu. Les divergences de détails dans les textes, dues à une tradition fortement ancrée, prouvent en tout cas la réalité de cette « onction ». Car cette onction, en dernière analyse, apparaît non pas comme un simple geste de bienvenue mais comme un rituel sacré issu du plus lointain des temps : il s’agit bel et bien d’une onction sacerdotale, transmettant ainsi à Jésus quelque chose qu’il n’avait pas encore mais qui devait être essentielle dans la mission qu’il accomplissait chez les existants humains.
Au début de sa vie publique, Jésus reçoit le baptême par l’eau du Jourdain des mains de Jean le Baptiste (que Chouraqui transcrit par « Iohanân l’Immergeur »). De qui Jean le Baptiste détient-il ses pouvoirs ? De Yahvé, car il s’agit ici de l’initiation de Jésus à la religion hébraïque traditionnelle, celle du Père, celle du Dieu mâle révélé au Sinaï à Moïse. Jésus est donc le missionné, le Messiah, le Christos de Yahvé. Mais il lui manque ce quelque chose que la Magdaléenne, sous quelque nom qu’elle se cache, va maintenant lui transmettre : en l’occurrence, puisque la mystérieuse Miriâm ne peut être qu’une grande prêtresse du culte de la déesse des Commencements, c’est la transmission de cette tradition féminine divine que reçoit Jésus le Nazoréen. Ainsi sont non seulement réconciliées, mais unifiées, les deux traditions religieuses du Proche-Orient qui, au cours de l’histoire, se sont constamment heurtées, parfois avec beaucoup d’intolérance et de violence, comme en font état les différents livres de la Bible hébraïque.
Il y a un des disciples de Jésus qui ne s’y est point trompé. Après l’onction, Judas l’Iscariote manifeste sa fureur, arguant que le parfum déversé par Marie valait très cher, qu’on aurait pu le vendre et qu’on aurait pu ainsi venir au secours de nombreux pauvres. Et l’évangéliste ajoute : « Il dit cela non pas par souci des pauvres, mais parce qu’il est voleur. Il tient la bourse et soutire ce qu’ils y jettent. » (Jean, XII, 6.) Il fallait bien trouver une raison à la colère de Judas et celle-ci coulait de source, puisqu’il était le trésorier du groupe. Mais c’est une explication au premier degré, la réalité étant plus complexe. Judas (« Iehouda l’homme de Quériot ») est certes disciple de Jésus et il croit à sa mission, mais, comme il appartient à la secte juive des Zélotes, dont le but est la reconquête armée du royaume de Judée au nom de Yahvé, la mission qu’il prête à Jésus est celle d’un roi temporel. Or, témoin de l’onction sacerdotale féminine opérée par Marie, il ne peut retenir son indignation : Jésus a trahi non seulement l’espoir du rétablissement de la royauté temporelle, mais également le culte exclusif du Dieu Père. Pour lui, c’est impardonnable, et c’est alors que Judas décide de trahir Jésus et de le livrer à ses ennemis. Et il faut bien admettre que ceux-ci, les Scribes, certains Pharisiens et les Sadducéens, membres du Sanhédrîn, n’attendaient que cela.
En effet, pour eux, dans cette Palestine soumise au joug impitoyable de l’occupation romaine, le « révolté de Dieu » Ieshoua ben Iosseph, qu’une grande majorité du peuple considérait comme le prochain « Roi des Juifs » constituait une menace pour l’ordre établi, à savoir un modus vivendi entre la société juive et l’Empire romain. De nombreuses fois, devant les provocations de Jésus, et devant ce qu’ils jugeaient comme étant autant de blasphèmes, les Juifs traditionalistes ont voulu le lapider selon l’antique coutume hébraïque. À chaque fois, Jésus s’est dérobé, par la fuite ou par son extraordinaire dialectique verbale. Mais il représentait un danger permanent : à deux jours de la Pâque, « les chefs des desservants et les anciens du peuple se rassemblèrent dans la cour du grand desservant, le dit Caïpha. Ils se consultent pour saisir Ieshoua par ruse et le mettre à mort. Mais ils disent : Pas pendant la fête, pour qu’il n’y ait pas de désordre dans le peuple. » (Matthieu, XXVI, 2-5.)
De toute façon, l’élimination de Ieshoua ben Iosseph était programmée d’avance, aussi bien par Yahvé lui-même que par les Juifs traditionalistes de l’époque : « Beaucoup de Iehoudim [Juifs] qui étaient venus chez Miriâm, en voyant ce qu’il avait fait, adhèrent à lui. Mais certains d’entre eux s’en vont vers les Peroushîm [Pharisiens] et leur disent ce que Ieshoua a fait. Les chefs des desservants [prêtres] et les Peroushîm rassemblent donc un Sanhédrîn[153] et disent : Que ferons-nous ? Cet homme fait beaucoup de signes. Si nous le laissons ainsi, tous adhéreront à lui. Les Romains viendront ; ils nous prendront à la fois le lieu et la nation. L’un d’entre eux, Caïpha, le grand desservant de cette année-là, leur dit : Vous ne connaissez rien ! Ne vous rendez-vous pas compte ? Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple, plutôt que toute la nation périsse. Cela, ce n’est pas de lui-même qu’il le dit ; mais étant grand desservant cette année-là, il était inspiré : Ieshoua doit mourir pour la nation ; et non seulement pour la nation mais aussi pour rassembler les enfants d’Élohîm dispersés, dans l’unité. » (Jean, XI, 45-52, trad. Chouraqui.) Tout est dit : « Jésus doit mourir pour sauver la nation juive », première raison de sa condamnation, car c’est un « révolté de Dieu » qui se dresse contre l’autorité romaine et le fragile accord qu’ont signé les Juifs traditionalistes avec leurs occupants. Mais il y a une seconde raison, non stipulée ici mais visible dans d’autres textes que les évangiles placent dans la bouche de Jésus : « La Tora et les inspirés, jusqu’à Iohanân, depuis lors, le royaume d’Élohîm est annoncé et chacun le force » (Luc, XVI, 16), ce qui peut se transcrire ainsi : « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean [le Baptiste] ; depuis lors, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu est annoncée, et tout homme emploie sa force pour y entrer. » (T. O. B.) Autrement dit, c’en est fini du judaïsme : place au christianisme ! Il est évident qu’une telle prétention est intolérable pour les Scribes, les Pharisiens et les Sadducéens. Tout est maintenant joué, et la « trahison » de Judas n’est qu’une goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère des officiels de la religion. Mais cette goutte d’eau est impardonnable : Jésus a fait alliance avec les adeptes de la religion de la Grande Déesse. C’est le suprême sacrilège.
Alors, la « machine infernale » se met en marche. Jésus est condamné, non pas par les Juifs mais par les Romains, non pas comme « prophète » ou créateur d’une nouvelle religion, mais comme fauteur de troubles. Le supplice de la crucifixion était réservé aux bandits et aux séditieux envers l’Empire romain. Certes, certains Juifs de l’intelligentsia, cette classe dominante qui collaborait allégrement avec les occupants romains pour en tirer profit, ont leur responsabilité dans cette exécution capitale, mais ils ne sont ni les seuls, ni les plus concernés : ce sont les Romains qui ont condamné Jésus pour éviter un soulèvement général de la Palestine, et lorsque, par la « grâce » de l’édit de l’empereur Théodose, en 382, le christianisme est devenu la religion officielle et unique de l’Empire romain, lorsque Rome est devenue la capitale de la chrétienté, il a bien fallu détourner les responsabilités du supplice de Jésus sur les Juifs. C’est là, comme l’a démontré le théologien calviniste Jacques Ellul[154], l’origine absolue de l’antisémitisme, bâti sur le fait que les Juifs sont un peuple « déicide », ayant choisi de faire libérer Barabbas et de condamner Jésus. Ainsi s’explique aisément le sigle infamant et dérisoire placardé sur le haut de la Croix, I. N. R. I., « Iesus Nazoreus, rex Iudeorum », « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ».
Mais il fallait que les Écritures fussent accomplies. Jésus-Dieu devait mourir d’une façon infamante, entre deux voleurs, pour démontrer que Dieu ne s’est jamais désintéressé du sort des humains, ses créatures à qui il a donné la mission de continuer la création – même en agissant le septième jour, c’est-à-dire le Sabbat. Mais cette mort du Christ ne pouvait avoir lieu sans une manifestation dramatique de la nature : « C’est déjà vers la sixième heure. La ténèbre survient sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. Le soleil manque. Le voile du sanctuaire se déchire par le milieu. » (Luc, XXIII, 44-45.) Il est fort possible qu’il y ait eu ce jour-là (mais on est incapable d’en définir la date exacte) une éclipse de soleil suivie de certains phénomènes atmosphériques, sans doute une sorte de tornade. C’est le ton de nombreux récits mythologiques à propos de la mort d’un dieu ou d’un héros, et Plutarque s’en fait l’écho (repris d’une façon plaisante par Rabelais dans le Quart Livre) quand il présente une île « bienheureuse » à l’ouest du monde, où il se produit de grands bouleversements dans l’air lorsque disparaît une grande âme. La mort d’un Dieu est un phénomène cosmique, et puisque Jésus était à la fois homme et Dieu, il ne pouvait en être autrement lors de son dernier soupir. D’ailleurs le Christ lui-même avait averti ses disciples : « Des signes seront dans le soleil, dans la lune, dans les étoiles ; et sur la terre l’oppression des Goïm[155], angoissés par le fracas de la mer et des flots. Les hommes périront et frémiront, dans l’attente de ce qui surviendra dans le monde : oui, les puissances du Ciel s’ébranleront. » (Luc, XXI, 26.) Et tout cela rejoint les descriptions de l’Apocalypse, qui, ne l’oublions pas, est une « révélation » de l’avenir et d’un passé dont on ne comprend peut-être plus les détails. Dans les récits mythologiques, au sens large du terme, la nature et le cosmos tout entier sont liés aux actes des existants humains, et inversement.
C’est en fait ce qu’est venu rappeler Jésus : les existants humains sont chargés de continuer la création jusqu’à l’apparition du Royaume de Dieu. Mais ce royaume, Jésus le répète assez souvent, n’est pas de ce monde, contrairement à ce que prétendait une tradition hébraïque sclérosée dans l’attente d’un messianisme temporel. Et surtout, dans ses prédications, Jésus élargit en quelque sorte son auditoire : ce n’est plus seulement le peuple juif qui est le dépositaire du message, mais l’ensemble des peuples du monde. C’était une attitude que beaucoup de Juifs ne comprenaient pas, et qui a provoqué leur colère et même leur haine. Car cette « révolte de Dieu », Jésus l’a incarnée dans la mesure où il se dressait contre l’idée qu’on se faisait de Dieu à son époque. Ce faisant, il allait de provocation en provocation, afin de réveiller les consciences endormies. En somme, Dieu n’était plus le Yahvé vengeur et jaloux qui ne s’occupait que du peuple élu, mais un dieu d’amour qui se penchait avec tendresse sur toutes ses créatures, même sur celles qui avaient commis des fautes.
Certes, les récits évangéliques contiennent bien des points obscurs à propos de la vie de Ieshoua ben Iosseph. Mais le message demeure, et c’est un message de révolte essentiel. Quant à savoir ce qu’on en a fait au cours de vingt siècles de christianisme, c’est un tout autre problème…